Bioéthique : ce que les mots employés par LREM disent vraiment

Aurore Bergé, Agnès Buzyn et Coralie Dubost se sont exprimées récemment sur le projet de loi bioéthique. Certaines déclarations semblent souligner le fait que certains ministres ne sont pas forcément à l’aise avec le projet et ses contradictions.

Atlantico.fr : Aurore Bergé, député LREM, a ainsi déclaré à l’Assemblée nationale que : “Ni dans ce projet de loi, ni aujourd’hui, ni demain, nous n’empêcherons quelconques parents hétérosexuels de vouloir concevoir un enfant de manière charnelle”. 

Entretien original sur Atlantico: https://www.atlantico.fr/decryptage/3580325/bioethique–ce-que-les-mots-employes-par-lrem-disent-vraiment-agnes-buzyn-aurore-berge-coralie-dubost-olivia-sarton-francois-martin-

Pourquoi ce discours peut-il surprendre ? Vous semble-t-il révélateur d’une forme d’inversion de la morale au sein de LREM ?

Olivia Sarton : Le projet de loi qui ouvre la PMA à tous sans condition d’infertilité risque d’entraîner des dérives importantes que nombre d’acteurs de la société civile ont dénoncées, et Aurore Berger procède là à une caricature grossière des alertes de bon sens qui ont été émises.

Un tel discours est emblématique de la position adoptée depuis de longues années par les promoteurs de ce projet qui adoptent une dialectique de la dérision, détournant les arguments invoqués pour les ridiculiser. Plus qu’une forme d’inversion de la morale, un tel discours montre la faiblesse des fondements de ce projet de loi. 

Pour répondre sur le fond à ce quolibet, bien sûr chacun pourra constater que le projet de loi n’interdit pas en soi aux parents hétérosexuels de concevoir un enfant de manière charnelle. Mais lorsqu’il permet l’autoconservation des gamètes sans nécessité thérapeutique, que fait-il sinon disqualifier la procréation naturelle et encourager la PMA ? On connaît très bien les difficultés que rencontrent les femmes pour concilier la venue d’un enfant et leur carrière professionnelle. En témoigne le nombre de plans anti-discrimination adoptés par les entreprises. Lorsque vous n’avez pas de difficulté dans un domaine, vous n’adoptez pas de mesures à grand renfort de communication. L’existence de ces plans et de ces mesures révèle le combat commencé depuis de longues années pour que les femmes ne soient pas discriminées dans leur carrière professionnelle parce qu’elles prennent un ou plusieurs congé maternité, un ou plusieurs congé parental. Aujourd’hui l’autoconservation des ovocytes sans indication médicale constitue un recul sans précédent que devraient dénoncer les féministes. Le message très clair envoyé est le suivant : « avoir un enfant avant 40 ans met en péril ta carrière. Congèle tes ovocytes et attends ta seconde partie de carrière pour concevoir ton ou tes enfants ». Cette conception passera nécessairement par la PMA. Alors non, la loi n’interdit pas d’avoir un enfant naturellement mais elle incite cependant à avoir recours à la PMA, et ce d’autant plus que ce recours à la PMA est pris en charge à 100% par l’assurance maladie.

Autre illustration :  aujourd’hui l’idée qu’il faut éviter la venue au monde d’un enfant malade ou handicapé est largement partagée. Nombreux sont les parents qui témoignent des incitations du corps médical pour mettre fin à une grossesse lorsque l’enfant est suspecté d’être porteur d’une pathologie lourde ou même moins lourde, comme la surdité. Lorsque des parents sont confrontés à l’annonce d’une maladie lourde ou d’un handicap de leur bébé à naître, la décision qu’ils ont à prendre est complexe et difficile pour eux. Demain, le recours à la PMA sera présenté comme une alternative responsable à un tel processus : les embryons créés seront triés pour éliminer ceux qui ne sont pas considérés comme sains. Là encore, bien sûr, les parents ne seront pas contraints par la loi à recourir à la PMA mais ils y seront fortement incités, et ce d’autant plus que le marché de la PMA est un marché très lucratif : aux Etats-Unis, il pèserait 3,3 milliards d’euros.

François Martin : Sur le fond, je ne ferais pas référence à la morale, tant ce terme est aujourd’hui rejeté dans le soi-disant « nouveau monde ». Mais il y a une extraordinaire inversion de logique en effet. Cette phrase devrait faire hurler de rire, mais aucun humoriste actuel n’aurait osé la mettre dans un sketch, Desproges et Coluche sont morts. En fait, c’est glaçant. Cela fait directement référence au Meilleur des Mondes, où la procréation était totalement déconnectée de l’acte sexuel, à tel point qu’il était indécent et interdit de faire un lien entre les deux. Mme Bergé nous garantit que cela n’ira pas jusque-là. Est-ce rassurant ? vraiment pas : cela prouve qu’une perspective relevant naguère de la science-fiction est aujourd’hui suffisamment plausible pour que l’on prenne la peine de l’écarter. La conception naturelle d’un enfant ne serait plus la norme, mais une exception tolérée !

Sur la forme, ce genre de dénégation rappelle un procédé bien connu, utilisé dans toutes les réformes « sociétales » conduites au nom du soi-disant progressisme. Ainsi, lors des débats sur le PACS, ses partisans expliquaient qu’il était un moyen d’éviter le mariage homosexuel. Lors des débats sur ce dernier, on nous a expliqué qu’il n’avait pas de rapport avec l’extension de la PMA, laquelle n’était d’ailleurs pas dans la loi. Dans le débat actuel, on nous explique qu’étendre la PMA n’aura jamais pour effet d’autoriser la GPA. Et dans le futur débat sur l’autorisation de la GPA « éthique » (je n’ai pas de boule de cristal, mais c’est bien entendu l’étape suivante) on nous dira que jamais elle ne sera autorisée que sous de très strictes conditions. Ces évolutions sont parfaitement logiques puisque par définition, le « progressisme » ne connaît pas de limites, seulement des étapes. Alors sans doute, pas aujourd’hui, pas demain, mais après-demain, la conception in vitro étant devenue la règle et permettant de créer à la carte des enfants parfaits, une loi « éthique » et progressiste mettra des conditions à l’exercice du dangereux hasard de la procréation naturelle.

D’autre part, Agnès Buzyn a déclaré que le rôle de père pouvait être rempli par  » une femme, une altérité ailleurs dans la famille, des oncles, une grand-mère. (…) Tout ce qui compte, c’est la sérénité et l’amour autour de l’enfant, toutes les familles peuvent le garantir.” De son côté, Coralie Dubost a évoqué les « demi-génétiques » pour parler des demi-frères et soeurs pour parler des enfants d’un même donneur. Ces substitutions linguistiques et morales ne montrent-elles pas que certains membres de LREM ne sont pas forcément à l’aise avec le projet et ses contradictions ?

Olivia Sarton : Bien sûr, et c’est pourquoi ils se retranchent si facilement derrière l’argument de l’amour qui ne veut rien dire. Personne ne soutient que des enfants élevés dans des familles sans père ne seront pas aimés.  Mais d’abord de quel amour parle-t-on ? L’amour d’un père, d’une mère pour son enfant n’est pas comparable avec celui d’un tiers plus ou moins éloigné. Les assertions d’Agnès Buzyn ou de Coralie Dubost démontrent une méconnaissance des besoins des enfants. Aujourd’hui 350 000 enfants environ en France sont pris en charge par la Protection de l’Enfance. Cela représente à peu près 2% des 17 millions de mineurs vivant dans notre pays. La grande majorité de ces enfants souffrent de l’absence d’un père. Il faut le redire : ils ne souffrent pas de l’absence d’un tiers, d’une grand-mère, d’un oncle mais de celle d’un père, absence qui crée des perturbations importantes dans leur construction psychique. Quant aux enfants issus d’un même donneur, on ne peut guère les qualifier de « demi-génétiques » lorsque l’on voit qu’une partie des enfants issus à ce jour des dons recherchent non seulement leur géniteur mais également leurs potentiels demi-frères ou sœurs. L’ignorance volontaire des promoteurs du projet de loi pour les réalités vécues par les enfants issus du don est regrettable.

Remarquons également que votre confrère de LCP qui interroge Agnès Buzin pose déjà elle-même la question de manière biaisée puisqu’elle affirme : « un père, c’est une fonction symbolique ». Or non, un père n’est pas une fonction symbolique. Si l’on considère que les membres de notre famille ont une fonction symbolique, alors pourquoi vouloir ouvrir à tous prix la PMA pour tous ? Proposons plutôt de voir l’enfant comme une fonction symbolique, et remplaçons le, pour reprendre les termes d’Agnès Buzyn, par une « altérité ailleurs dans la famille » : un petit neveu, un lointain cousin et même pourquoi pas une grand-mère ?

François Martin : Elles montrent en tout cas la difficulté à mettre des mots clairs sur des situations absurdes. Cela rappelle Camus qui dans L’Homme révolté écrivait que « la logique du révolté est (…) de s’efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel ». Peut-être certains députés sentent-ils (sans oser le dire) que la « PMA sans père » participe d’un tel mensonge…  

Entourer d’amour un enfant, c’est une condition nécessaire qui peut être remplie en effet par deux hommes, deux femmes, un veuf, une femme seule. Ce n’est pas le sujet. En revanche, accoler « sérénité » à cette situation est un abus de langage. L’amour est une condition nécessaire, mais non suffisante. L’enfant a besoin d’altérité (un père et une mère, qu’ils soient ou non ses parents biologiques d’ailleurs) et de racines (l’information sur ses origines) pour se construire. Il peut bien sûr surmonter l’absence de père (ou de mère) mais sûrement pas dans la plus totale sérénité. L’argument classique (et mensonger) est qu’il y a des familles « normales » qui maltraitent leurs enfants et des familles recomposées, homosexuelles ou monoparentales (vous noterez au passage la contradiction manifeste de l’expression « famille monoparentale ») où les enfants sont choyés et heureux. C’est évidemment dénué de toute portée : le fait qu’il y ait des exceptions ne doit pas conduire à supprimer la règle ; le fait qu’il y ait des orphelins ne devrait pas conduire à en créer délibérément de nouveaux. Tout cela tombe sous le sens et relève de principes philosophiques élémentaires. Malheureusement, la philosophie étant « l’amour de la sagesse », et cette dernière n’ayant plus de valeur puisque seul compte le « progrès », les arguments les plus insensés peuvent être invoqués, et les plus sages, balayés.

« Demi-génétique », c’est charmant comme appellation (ici encore, aucun humoriste n’aurait osé !). Autant aller plus loin et bannir les termes de frère, sœur, fils ou fille, qui sont outrancièrement genrés et emprisonnent les malheureux dans des catégories sexuées arbitraires alors que, comme chacun sait, cela devrait relever d’un libre choix des intéressés. Et voilà pourquoi votre génétique est muette !

Jean-Louis Touraine a expliqué de son côté « Il n’y a pas de droit de l’enfant à avoir un père. » Est-ce qu’une branche de LREM, dont il serait un des représentant, n’est pas plus radicalement militante ? 

Olivia Sarton : Effectivement, Jean-Louis Touraine représente une branche plus radicalement militante, celle qui a présenté systématiquement les amendements les plus contestables comme celui de la PMA post-mortem. Rappelons qu’il soutient aussi les revendications de légalisation de la GPA, en se faisant le promoteur d’une GPA qu’il qualifie d’éthique, ce qui n’existe pas. 

L’affirmation de Jean-Louis Touraine méconnaît la Convention internationale des droits de l’enfant de l’ONU, ratifiée par la France en 1990 et dont l’article 7 pose le droit pour tout enfant, dans la mesure du possible, « de connaître ses parents et d’être élevé par eux ». On peut dire ce que l’on veut, le père fait partie des parents. 

François Martin : Comme LREM rassemble les gens les plus divers dont le seul point commun est l’inféodation à la personne de M. Macron, il ne serait pas surprenant qu’il y ait des éléments plus radicaux. J’ignore si M. Touraine est modéré ou radical ; comme je l’ai récemment écrit ici même, cette déclaration a peu de sens juridique mais illustre une tendance très inquiétante à la négation du père. L’absence du père est une possibilité, faut-il en faire une norme, puis une nécessité ? Tout comme l’écologie radicale (pour sauver la planète, supprimons les hommes) le féminisme radical peut conduire à des dérives inacceptables (pour sauver les femmes, supprimons les pères).

Qu’est-ce qui fait que ces propositions paraissent absurdes ? Si le principe qui les fondent est celui d’une défense à tout prix de l’égalité, n’est-ce pas contraire à l’esprit de la démocratie qui consiste à prendre en compte aussi d’autres réalités (biologiques, morales, psychologiques) ? 

Olivia Sarton : Nous sommes bien dans l’absurdité et le mensonge idéologique qui, sous couvert de fausse égalité, masque une volonté démiurgique de contrôler notre condition humaine. 

Soyons clair : il n’y a pas dans ce projet de loi de défense de l’égalité puisqu’au contraire cette loi va créer des situations d’inégalité entre les enfants (ceux qui auront un père et ceux qui n’en auront pas, ceux qui auront une double filiation et ceux qui n’en auront qu’une), entre les femmes (celles qui auront été encouragées à avoir un enfant seule risquent de rencontrer des difficultés particulières dans l’éducation de leurs enfants, que ne connaîtront pas ou moins les parents en couple), entre les parents « raisonnables » qui écouteront les incitations à passer par la PMA pour avoir des enfants « sains » ou dans le « bon timing » et les autres auxquels on reprochera bientôt leur irresponsabilité, entre ceux qui iront acheter des gamètes « sur mesure » correspondant à leur projet parental et ceux qui seront sur la liste d’attente de gamètes en nombre insuffisant pour répondre à la demande, etc…

Par ailleurs, outre les ruptures d’égalité, on assiste également à un oubli de notre principe de fraternité. J’ai par exemple été choquée par les propos tenus pour justifier la PMA pour les femmes seules, dans lesquels on entendait en filigrane une disqualification des femmes qui subissent une situation de monoparentalité, et une valorisation de celles qui choisiront de recourir à la PMA, et qui étaient présentées comme étant elles (au contraire des premières) des personnes équilibrées dotées d’un environnement épanouissant etc… 

Dans ce projet de loi bioéthique, trop souvent les réalités morales, biologiques, psychologiques que vous évoquez sont congédiées au profit d’une croyance absolue dans les bienfaits réels ou supposés de la science et surtout au profit des gigantesques gains qui se profilent à l’horizon.

François Martin : Comme l’écrivait dans Atlantico, le 7 mai 2013, le groupe Cambacérès dont je m’honore d’avoir été parmi les fondateurs (relisez cette tribune, elle est pleinement d’actualité),  « la revendication d’égalité n’est légitime que lorsqu’elle porte sur des situations comparables. (…) traiter également des situations différentes ne crée pas moins d’injustice que traiter différemment des situations comparables ». En l’occurrence, il est mensonger de parler d’égalité. Un couple de femmes n’est pas et ne sera jamais biologiquement (du moins tant qu’Homo Sapiens n’aura pas été remplacé par Homo Artificialis) dans la même situation, vis-à-vis de la procréation, qu’un couple hétérosexuel. La recherche de l’égalité, c’est ce qui justifie l’intervention de la médecine pour corriger une anomalie de la nature : permettre à une femme stérile de procréer, ou à un aveugle de voir. Parce qu’une femme stérile a la même dignité, la même valeur et les mêmes droits qu’une femme fertile et un aveugle qu’un « voyant » (ce qui au passage est une évidence dans la civilisation occidentale, mais ne l’a pas été toujours et partout), si les progrès de la médecine peuvent corriger la défaillance de la nature, ils peuvent rétablir l’égalité. Mais avec la « PMA sans père » il n’est pas question de médecine ! Cette conception dévoyée et absurde de l’égalité revient à nier la différence fondamentale, l’inégalité fondamentale de TOUS les êtres humains existants et ayant existé, chacun étant unique. Dans une société de clones, nous aurions une égalité parfaite. Est-ce cela l’objectif ?

Relisez la Déclaration de 1789 : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». C’est le fondement de la démocratie. Et c’est là tout le problème : parler d’égalité revient alors à instituer un « droit à l’enfant », ce qui est tout sauf un progrès, une formidable régression, comme je l’ai déjà dit, et d’autres bien mieux que moi.

En outre, ceux qui invoquent l’égalité prétendent que jamais, promis, juré, ils n’autoriseront la GPA. Je vous laisse estimer si on peut y croire un instant, sachant qu’au regard de la procréation, un couple formé de deux hommes est dans la même situation qu’un couple de deux femmes. Comme ce qui est invoqué n’est pas une égalité réelle mais une égalité factice, pourquoi aurait-elle des limites ? Le prochaine étape est déjà écrite.

Le propre de l’idéologie, comme celle que nous voyons à l’œuvre, est d’ignorer le réel, qu’il soit biologique, psychologique, a fortiori moral (puisque de morale, il n’y a plus). Ceux qui devraient être les garants de notre démocratie vont imposer une révolution (car ce n’est pas une simple réforme) pour plaire à une poignée d’activistes dont la dangereuse idéologie, maquillée en revendication légitime et en proclamation d’amour, est reprise en chœur par la mouvance « progressiste » moutonnière et bien-pensante, laquelle ne craint pas de proférer les pires absurdités. Or « ceux qui peuvent vous faire croire à des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités » : bien que faussement attribuée à Voltaire, la formule prend ici tout son sens.

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